Pour ce premier dimanche de carême, les textes bibliques ont été spécialement choisis pour nous préparer au combat spirituel. Nous avons d’une part, deux mises en garde, l’une dans la première lecture, et l’autre dans le texte d’évangile. Et d’autre part, nous avons un encouragement, dans la seconde lecture.
En première lecture, nous avons entendu des morceaux choisis des chapitres 2 et 3 du Livre de la Genèse. Il s’agit de l’épisode archi-connu de la création des premiers êtres-humains, et de leur désobéissance dans le Jardin d’Eden.
Les chapitres 2 et 3 du Livre de la Genèse font partie des textes bibliques les plus étudiés et les plus commentés. Il existe plusieurs lectures possibles de ce récit, et les enseignements que nous en tirons dépendent des éléments du texte sur lesquels nous mettons en relief. Par exemple, il est possible de porter notre attention sur la création de l’être humain, ou encore sur sa désobéissance.
Aujourd’hui, si la liturgie nous propose de lire ce texte alors que nous sommes au tout début du temps de carême, c’est vraisemblablement pour nous mettre en garde contre une tendance naturelle que nous avons tous : il s’agit de la convoitise.
Nous en faisons tous l’expérience, nous sommes d’éternels insatisfaits. Peu importe ce que nous possédons, nous désirons toujours posséder davantage.
Nous n’avons pas lu ce verset, mais souvenons-nous. Après avoir fait « pousser du sol toutes sortes d’arbres à l’aspect désirable et aux fruits savoureux » (Gn 2, 9), le Seigneur a ordonné à l’homme de « manger les fruits de tous les arbres du jardin » (2, 16). Il ne lui a imposé qu’une seule limite :
« …mais l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu n’en mangeras pas » (2, 17). 
Ce matin, nous allons faire une lecture de l’épisode dit de « la Chute », que l’on n’a pas l’habitude de faire. Nous allons nous concentrer exclusivement sur le dialogue entre la femme et le serpent, et nous allons lire ce dialogue comme une illustration du raisonnement intérieur que nous-autres, êtres humains, faisons naturellement, lorsqu’une limite nous est imposée par le Seigneur. Par « limite imposée par le Seigneur », j’entends des choses que nous ne devrions pas faire en tant que croyants.
Dans un premier temps, nous n’acceptons pas cette limite. Et nous commençons, à l’instar du serpent de la Genèse, par être obsédés par elle. Nous sommes à tel point, obnubilés par la limite qui nous est imposée, que nous oublions tout ce que le Seigneur nous a déjà donné dans notre vie. Cela peut nous amener à faire comme le serpent, c’est-à-dire, à déformer complètement le Commandement/Parole de Dieu, qui est source de Vie.
Dans le texte, cette source de Vie est symbolisée par la nourriture. Alors que Dieu a déjà donné à l’être humain de la nourriture en abondance (cf. 2, 16), le serpent dit à l’humain :
« Dieu vous a vraiment dit : ‘Vous ne mangerez d’aucun arbre du jardin’ ? » (3, 1).
Dans notre vie aussi, dans un premier temps, la frustration causée par une limite que notre foi nous impose, et que nous ne comprenons pas, peut nous amener à nous révolter contre Dieu, et à raisonner en nous-mêmes de la même manière que le serpent.
Ensuite, dans un deuxième temps, notre raison reprend le dessus. Ainsi, nous reprenons conscience du don que Dieu nous a fait. Toutefois, la limite qui nous est imposée continue de nous déranger. C’est ce que montre la réponse de la femme au serpent dans le récit. En effet, dans sa réponse au serpent, elle se souvient du don de Dieu, mais, elle continue de déformer la Parole de Dieu en exagérant l’interdiction :
« Nous mangeons les fruits des arbres du jardin. Mais, pour le fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : “Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas, sinon vous mourrez. » (3, 2-3) dit-elle.
Mais, Dieu n’a jamais dit qu’ils ne pouvaient pas « toucher » le fruit. C’est un peu comme si, qu’une fois que l’on désirait quelque chose qui nous est interdit, le « venin de la convoitise » contaminait notre raisonnement.
Petit à petit, ce raisonnement intérieur contaminé par la convoitise, nous fait désirer de plus en plus ce qui nous est interdit, jusqu’au moment où nous cédons à la tentation, et que comme l’homme et la femme du texte de la Genèse, où nous choisissons d’acquérir ce qui ne nous est pas donné.
Au début de ce carême, la liturgie nous invite donc à la vigilance. Nous sommes invités, comme l’écrit saint Paul dans sa Lettre aux Colossiens, « à faire mourir en nous cette soif de posséder, qui est une idolâtrie » (Col 3, 7).
La deuxième mise en garde se trouve dans le texte d’évangile. Il s’agit de la version Mathéenne des « tentations de Jésus au désert ». Dans cet épisode, Matthieu nous présente le diable comme celui qui essaie de pousser Jésus à agir contre la volonté de Dieu.
La première tentation lie le thème du miracle à celui de la nourriture : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. ». » (Mt 4, 3)
Jésus répond par une citation du chapitre 8 du Livre du Deutéronome : « Il est écrit :
L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.» (v. 4).
Dans ce chapitre 8 du Livre du Deutéronome, il est question de Dieu qui éduque son peuple pour le mettre à l’épreuve :
« Souviens-toi de la longue marche que tu as faite pendant quarante années dans le désert ; le Seigneur ton Dieu te l’a imposée pour te faire passer par la pauvreté ; il voulait t’éprouver et savoir ce que tu as dans le cœur : allais-tu garder ses commandements, oui ou non ? Il t’a fait passer par la pauvreté, il t’a fait sentir la faim, et il t’a donné à manger la manne – cette nourriture que ni toi ni tes pères n’aviez connue – pour que tu saches que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur » (Dt 9, 2-3).
Nous savons par le Livre de l’Exode, que dans le désert, le Peuple hébreu avait regretté le pain d’Égypte, et avait murmuré contre Moïse et Aaron. Le miracle de la manne avait été une concession faîte au Peuple.
Contrairement au Peuple hébreu, Jésus sort victorieux de l’épreuve en refusant de transformer les pierres en pain pour satisfaire ses propres désirs. Comme nous le savons, Jésus fera de nombreux miracles au cours de son ministère. Il multipliera même les pains, mais à chaque fois il se servira des miracles pour les autres, jamais pour lui-même.
Pour la deuxième tentation, le diable adopte une nouvelle stratégie et part de l’Écriture, plus précisément du Psaume 90 pour tenter de convaincre Jésus de se jeter du sommet du Temple :
« Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » (Mt 4, 6)
En fait, le diable instrumentalise la Parole de Dieu.
Il y a ici une petite mise en garde pour nous ce matin, sur l’utilisation que l’on fait de la Parole de Dieu.
Lorsqu’il m’arrive de citer des versets de la Parole de Dieu dans une conversation, est-ce cela me conduit à aimer Dieu, ou bien, à me justifier et à me glorifier de mes propres vertus ? Lorsque je m’appuie sur la Parole de Dieu dans une conversation pour justifier mes propos, est-ce que cela me conduit à aimer mon « prochain » ? « Prochain » dont mon ennemi fait partie ? Ou au contraire, la Parole de Dieu me sert-elle à le juger et à le rejeter ?
Nous savons que dans l’histoire, les hommes se sont parfois servis de la Parole de Dieu pour justifier leurs actions mauvaises. Par exemple, pendant la seconde guerre mondiale, les Nazis se sont beaucoup appuyés sur certains passages de l’évangile de Jean pour légitimer leur persécution des juifs.
On peut faire tout dire, ou presque, à un texte biblique. C’est pourquoi, si nous voulons éviter d’instrumentaliser l’Écriture pour qu’elle serve à notre intérêt personnel, le meilleur moyen est de se former.
