SEDIFOP
Ouverture de l’Année Jubilaire pour le 150ème anniversaire de la Consécration de la Cathédrale de Saint-Denis en 2010

Le 11 octobre 2009 Célébration de la fête de Saint-Denis

Monseigneur Gilbert Aubry :

vendredi 24 septembre 2010 par

Ouverture : La célébration d’aujourd’hui nous invite à relire l’Histoire de la cathédrale en relation avec l’Histoire de la communauté chrétienne de la paroisse dans le temps. Elle nous invite aussi à relire notre propre histoire personnelle pour laisser la lumière de Dieu nous éclairer et donner sens à notre vie. Demandons pardon à Dieu de rester souvent dans la superficialité et de ne pas creuser notre intériorité pour écouter la voix de notre conscience, rendre grâce à Dieu et nous mettre au service de notre prochain.

LE PELERINAGE DE NOTRE ANNEE JUBILAIRE

Textes de référence :
-  Lettre de Saint Jacques 3, 16 – 4, 3
-  Matthieu 5, 13 à 16

Un édifice n’est pas qu’un monument de pierres. C’est un témoin de l’Histoire au cœur de la cité et la cathédrale est la grande maison familiale qui « symbolise », qui met ensemble les diverses générations de catholiques de l’île dans la Tradition des apôtres, avec les 11 évêques qui se sont succédés sur le siège épiscopal de Saint-Denis.

La toute première église de notre localité s’appelait la chapelle Saint Louis et elle se situait sur un axe allant de la préfecture à la cure de la cathédrale. Sur l’emplacement actuel s’est élevée une première église construite de 1746 à 1756. L’édifice dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui a été érigé de 1829 à 1832 sous la conduite de l’ingénieur Diomat, lui-même petit-fils de celui qui avait dessiné les plans de la première église. En 1850, la préfecture apostolique est érigée en évêché de Saint-Denis. En 1856, Mgr Desprez, premier évêque du diocèse, pose la première pierre des travaux d’agrandissement qui concernent les bas-côtés, le porche et la sacristie. En 1860 a eu lieu la consécration de l’église cathédrale par Mgr Maupoint, deuxième évêque de Saint-Denis.

Je ne vais pas vous détailler l’historique complet de l’évolution de l’édifice. Je vous renvoie pour cela au dépliant réalisé par le curé de la cathédrale et qui comporte en couverture la reproduction de la magnifique peinture d’Antoine Roussin. Permettez-moi de resituer l’événement de la consécration en vous donnant lecture du procès-verbal de consécration : « Sous le pontificat de Pie IX Louis Napoléon empereur des Français Baron Darricau, gouverneur de la colonie Desmarez ordonnateur, Charles de la Grange, directeur de l’Intérieur Gibert des Molières, maire Auguste Peyrou, curé Mgr Amand-René Maupoint consacra la cathédrale de Saint-Denis » Le 28 septembre 1860.

L’abbé Peyrou, curé de la cathédrale a relaté l’événement dans l’Album de La Réunion réalisé par Roussin. Il a écrit : « l’église était éblouissante de parures, le chœur environné de bannières aux couleurs et aux armoiries de la Sainte Vierge et de Saint-Denis. Dans la grand’nef brillaient des oriflammes richement brodées, représentant toutes les paroisses de la colonie et sur lesquelles étaient inscrits leurs noms en lettres d’or. L’on eût dit de gracieuses vassales venant rendre hommage à leur souveraine. La place de l’église était environnée de pavillons et d’oriflammes aux couleurs nationales. La présence des autorités et la voix grave du canon donnaient à l’ensemble de la fête une pompe extraordinaire ». (cf. H. Mondon, Notice sur la cathédrale, 1942). Evidemment c’était une autre époque, la loi de séparation des Eglises et de l’Etat n’était pas encore passée par là et l’abolition de l’esclavage n’avait été proclamée que depuis 12 ans, le 20 décembre 1848. L’on ne saurait passer sous silence l’événement qui s’est déroulé le 12 septembre 1847 : l’abbé Monnet, abolitionniste, avait été victime d’un chari-vari organisé sur la place de la cathédrale aux cris de « A bas Monnet, Monnet à l’eau » ! Lequel Monnet fut expulsé par le gouverneur Graëb, lequel Graëb fut rappelé à Paris pour laisser la place à Sarda Garriga qui procéda à la proclamation de l’abolition de l’esclavage.

Revenons maintenant au témoignage du curé Auguste Peyrou qui relate la symbolique du bas relief du tympan au-dessus du portique érigé en 1864. Le bas relief représente le martyre de saint Denis et de ses compagnons : Rustique, prêtre et Eleuthère diacre, tous trois condamnés à avoir la tête tranchée par le préfet romain Fescennius. Auguste Peyrou écrit : « On remarque l’expression de cruauté féroce du bourreau, la pause fière et hautaine de Fescennius que la constance et la fermeté du martyr exaspère, la présence des pieuses chrétiennes qui semblent brûler du désir de remporter la palme du martyre et de mériter la couronne qu’un ange présente au philosophe chrétien ».

L’édifice par son tympan nous fait lever les yeux vers le premier évêque de Paris, saint Denis, qui, envoyé par le pape Fabien pour évangéliser la Gaule mourut comme martyr sous la persécution déclenchée contre les chrétiens par les empereurs romains Dèce et Valérien entre 250 et 260. Les chrétiens dont le style de vie dérange les manipulations des cultes païens et les visées de l’empereur transformé en idole, en divinité, sont pris entre deux feux. Ils vont payer par le martyre fleur fidélité au Christ qui donne un nouveau sens à leur vie, qui les libère de la peur des cultes aliénant leur liberté et qui les arrache à la tyrannie du pouvoir politique.

Nous sommes remués par le témoignage de saint Denis, Rustique et Eleuthère. Le préfet romain Fescennius leur demande en les menaçant de supplices les plus terribles et de la mort même par décapitation :
-  « Sacrifiez à nos dieux immortels
-  Nous adorons Jésus-Christ et notre conscience nous défend de sacrifier à vos idoles
-  La mort vous attend si vous n’obéissez pas aux ordres de César
-  Nous désobéissons à César pour obéir à Dieu
-  Vous allez être mis à mort
-  Nous allons être reçus au Ciel. » 1 Et la hache du bourreau a fait son œuvre… les têtes furent tranchées. La peinture de Moirot en 1904, sur le côté droit du chœur, relate cet épisode qui n’a pas fini de nous interpeller.

Et voilà que l’édifice se met à nous parler. Il nous accueille, il nous fait lever les yeux vers saint Denis et ses compagnons martyrs, et nos martyrs nous conduisent au Christ qui trône en vainqueur au centre de l’abside : par son amour qui va jusqu’au bout de l’amour symbolisé par la croix qui devient alors glorieuse, le Christ offre à chacun de nous la lumière et la force de sa résurrection pour que nous puissions accomplir le pèlerinage de notre vie, nous aussi jusqu’au bout de l’amour.

Le sel et la lumière

Chers amis, cette année jubilaire que nous commençons aujourd’hui, je vous invite à la vivre comme un pèlerinage, en compagnie de Saint-Denis, pour laisser l’Esprit Saint nous convertir affin que nous devenions encore plus sel de la terre et lumière du monde. Pour la part qui nous revient. A toutes les époques les chrétiens sont appelés à vivre une fidélité radicale au Christ pour devenir le sel de la terre et la lumière du monde. Le sel n’est pas le tout des aliments mais c’est lui qui permet de relever le goût, de mettre en relief la saveur. Les chrétiens ne sont pas nécessairement la majorité… mais ils ne peuvent pas se soumettre aux idées dominantes quand ces idées tuent la dignité humaine et entravent l’exercice de la liberté et de la responsabilité. Nous devons donner le goût d’être humain… avec cet homme Jésus qui a vaincu le péché, le mal et la mort. Cet homme Jésus est Dieu lui-même, si humain dans sa perfection mise à notre portée. La lumière ne se démontre pas, elle rayonne tout simplement et déchire les ténèbres de l’emprisonnement qui empêche de voir clair et d’avancer ensemble parce que l’on ne peut plus voir les autres. Et en ne les rencontrant plus… on en arrive à se maudire et à les maudire.

Jésus nous dit : « Je suis la lumière du monde ». Nous, chrétiens aujourd’hui, à l’exemple de saint Denis et de ses compagnons martyrs nous devons être des sentinelles avancés de l’humanité, là où nous sommes, pour lutter contre tous les mauvais instincts qui nous déchirent et polluent l’existence quotidienne par les convoitises, les conflits, les violences, la haine et la guerre. Aujourd’hui nous devons être les abolitionnistes de la barbarie et de tous les esclavages contemporains. Hélas ! Saint Jacques nous dit « Vous n’obtenez rien parce que vous ne priez pas ; vous priez, mais vous ne recevez rien parce que votre prière est mauvaise : vous demandez des richesses pour satisfaire vos instincts ». Nous avons à nous convertir et à réveiller notre conscience morale… pour nous-mêmes. Nous avons à nous réveiller pour marcher droit dans la lumière et aider les autres à se relever quand c’est nécessaire, pour relever les ruines d’un monde qui s’effondre, pour rebâtir une société humaine, faire surgir les conditions de l’espérance que Dieu lui-même veut nous donner.

Aujourd’hui, en se réclamant de la liberté et de la tolérance, on peut faire une chose et son contraire pour tirer son épingle du jeu et vouloir toujours « gagner » à tout prix2. L’émotion et la sincérité l’emportent sur la vérité. Il n’y a plus de références objectives. C’est le subjectivisme et l’individualisme. La vie en société devient de plus en plus difficile parce qu’il n’y a pas de références morales communes. La crise financière et économique est d’abord le résultat d’une crise morale de l’homme, des hommes et des femmes qui n’arrivent pas à se situer correctement entre eux et dans leur environnement. Ce qui était normal hier devient souvent anormal. Ce qui était anormal devient alors une valeur qui, socialement, va déprécier ce que des générations ont transmis comme système de références pour construire la société et l’humaniser.

Par exemple, l’on fera l’éloge de l’infidélité conjugale pour soi-disant l’épanouissement des personnes. L’union de deux personnes homosexuelles est revendiquée comme un mariage alors que le mariage est l’union entre un homme et une femme, quelle que soit la situation de ce couple. L’on va parler du droit à l’avortement… alors que sans juger les femmes qui connaissent le drame de l’avortement, nous devons mettre en avant le devoir de faire réussir la vie - « Tu ne tueras pas » - et le devoir de venir en aide aux femmes en détresse. Nous comprenons alors que l’on peut se laisser piéger par la référence à des valeurs flottantes qui sont finalement des contre-valeurs. Le plus important est de fonder des valeurs qui humanisent, qui personnalisent, qui rendent libres et responsables en même temps, qui construisent une société où le respect des personnes et des groupes permet de vivre en paix, avec la transmission, d’une génération à l’autre, de références qui donnent des raisons de mieux vivre ensemble, avec un accroissement des richesses spirituelles qui sont les seules valeurs impérissables.

Le réflexe à acquérir

C’est une évidence que la conscience morale est devenue folle. Cela ne veut pas dire qu’elle a disparu. L’inquiétude actuelle est plutôt bon signe. Cela peut vouloir dire : on ne peut pas continuer comme cela. Qu’est-ce qu’on peut faire pour s’en sortir ensemble ? C’est l’appel qu’ont lancé à l’Humanité Jean-Paul II et actuellement Benoît XVI : comment déterminer des règles morales qui seront des références incontestées pour tous, avec le jeu des libertés et des responsabilités. Ce n’est pas la consommation qui est le danger. C’est ce qu’on appelle la civilisation de consommation ! C’est l’appât du gain à tout prix et le plus rapidement possible, au mépris des consommateurs pris en otage, du travail humain dévalorisé et de l’environnement méprisé. Ce n’est pas la politique qui est le danger. La politique est une des formes les plus hautes de la charité comme service du prochain. Le danger ce sont les dévoiements de la politique au service d’intérêts de partis politiques ou de clans qui se retournent contre le bien commun, contre la valorisation des citoyens par leurs justes aspirations et leur créativité.

La première chose à faire pour revaloriser la conscience morale est d’acquérir le réflexe de réfléchir avant d’agir : qu’est-ce que je vais faire ? C’est bon ou mauvais ? Quelles sont mes intentions ? Dans quelles circonstances ? Quelles conséquences, tout de suite… à long terme ? Nous vivons dans un monde d’émotions. Il faut « rythmer les émotions » au détriment souvent de la raison et de l’essentiel. Nous sommes dans une société du « tape à l’œil », du paraître. Sans nier les émotions, il faut instaurer le primat de la raison. Il faut sortir du cloisonnement des activités et s’attacher à développer une vision globale de l’existence humaine, tant au niveau personnel que des groupes, de la société locale et de la société mondialisée. Il y a cinq grandes tendances, cinq inclinations qui sont inscrites dans la structure bio-psychologique de l’être humain et qui sont comme une boussole :
-  chaque être humain est orienté vers le bien et le bonheur
-  il veut conserver sa vie et l’intégrité de sa vie pour l’amour de l’existence
-  il veut réussir sa sexualité pour la réussite de l’amour… l’homme, la femme, les enfants, la famille, le dépassement de soi dans l’amour
-  il veut la vérité dans la recherche de la Vérité. Oui c’est oui. Non c’est non
-  il y a l’inclination à vivre dans une société en paix dans l’amour, la recherche de la vérité, la justice et la liberté. Ce n’est pas d’abord une affaire de religions. C’est d’abord une affaire de comportements raisonnables tournés vers la réussite du bonheur. Cela se retrouve dans les dix commandements donnés par Dieu à Moïse. Quand l’homme oublie, Dieu rappelle. Et Jésus-Christ, « venu accomplir la loi et non l’abolir » résumera le tout dans le commandement de l’amour de Dieu et du prochain. A le suivre, nous pouvons refonder les valeurs : « je suis le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14,6).

*

Chers amis, engageons nous dans le pèlerinage de notre année jubilaire pour réveiller notre conscience morale, sortir de la déprime ambiante, sortir de cette mauvaise conscience de ne pouvoir rien faire parce que nous laissons entamer nos convictions fondamentales par le chloroforme des idées dominantes. Réveillons-nous avec cette juste fierté de collaborer à l’œuvre de Dieu qui propose le bonheur à l’Humanité mais à condition qu’elle ne transige pas avec la vérité, la vérité de l’homme en Dieu. N’oublions pas que l’homme et la femme ont été créés à l’image de Jésus-Ressuscité. Nous aussi, avec lui, nous pouvons être plus forts que le péché, le mal et la mort. Réveillons-nous et bonne année jubilaire.

Mgr Gilbert Aubry


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