Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus et de la Sainte Face 28 septembre 2008 – Carmel des Avirons
Au moment où nous célébrons les 25 ans du Carmel Notre-Dame du Grand Large et les 50 ans de vie religieuse de Sœur Marie de l’Enfant Jésus, regardons la grande famille du Carmel dans cet ensemble des îles du Sud-Ouest de l’Océan Indien. Tout d’abord, constatons qu’elle y est bien présente et que tout commence de manière officielle avec le Carmel fondé à Betafo en 1921, transféré à Antananarivo en 1927 et qui ensuite essaime sur Fianarantsoa, Tuléar, Majunga. En ce qui concerne l’île Maurice et La Réunion, tout part de Léontine Bouis née à La Réunion en 1887. A l’âge de 20 ans, Léontine, après un passage par l’île Maurice et un retour à La Réunion, part pour l’Inde afin d’entrer au Carmel de Bangalore. Devenue sœur Marie Aimée de Jésus Hostie, elle devient fondatrice du Carmel de Shembaganur en Inde. Une sœur de Léontine, Mauricia, venue à l’île Maurice, désire convertir sa propriété en un carmel d’Amour et sœur Aimée de Jésus Hostie en Inde rêve d’implanter le Carmel dans les îles de l’Océan Indien. Elle fait une première tentative en direction de l’île Maurice en 1962-1963 mais échoue. N’empêche que le terrain est préparé par sa sœur et par elle-même.

Dix ans plus tard, Mgr Jean Margéot accueille les religieuses carmélites canadiennes à l’île Maurice et l’inauguration du Carmel de Bonne Terre a lieu le 24 août 1975. Dès 1928, la prieure de Tananarive veut fonder à La Réunion. Diverses démarches sont faites par Mgr de Langavant (1935-1960). Suite à des contacts avec une fédération de prieures de carmels français réunies près de Paris en 1976 à Chevilly Larue, je lance un appel pour une fondation à La Réunion. Sœur Marie Thérèse (Outtier) qui termine son mandat de prieure à Rouen vient faire une tournée de prospection à La Réunion en compagnie de Sœur Myriam (Lainé). Je leur demande de visiter un certain nombre de paroisses et de discuter avec les prêtres. Finalement, c’est la paroisse des Avirons qui sera retenue par le Conseil Episcopal. D’une part la population est très enracinée dans la foi de l’Eglise, elle a donné 5 prêtres et des religieuses. D’autre part, deux religieuses de Cluny, Sœur Bénédicte et Sœur Pierre Claver apparentées à Madame Lauret lui parlent du projet de construction du Carmel. Celle-ci nous donnera le terrain qui apparaît comme un cadeau de la Providence. Le cardinal Pironio à Rome m’encourage à regrouper des religieuses de divers carmels : Rouen, Tananarive, Fianarantsoa. Après une petite fraternité rassemblée en 1979 aux Avirons dans un état de pré-fondation, le 18 juin 1983, l’acte de naissance du monastère est signé à Rome. Le Père Flavio Caloi représente le Supérieur Général des Carmes contemplatifs apostoliques pour suivre la fondation de La Réunion. De 1981 à 1986, « L’Association des Amis du Carmel » qui vient d’être constituée se mobilise pour la construction des bâtiments. L’inauguration – bénédiction des locaux actuels se déroulera le 13 décembre 1987.
Après bien des péripéties douloureuses, je peux dire qu’aujourd’hui le Carmel de La Réunion trouve sa vitesse de croisière. Je remercie d’une manière particulière toutes les religieuses qui ont persévéré, les jeunes qui sont rentrées rejoignant les aînées dont Sœur Marie de l’Enfant Jésus qui fête ses 50 ans de vie de carmélite. Soulignons enfin que les carmels de nos îles de l’Océan Indien apprennent à se connaître et à se soutenir. Des échanges et des formations se développent de plus en plus grâce à « l’Association Notre Dame des Iles » créée en décembre 1996. Le 13 décembre 1987, le cardinal Margéot qui faisait l’homélie ici même nous disait : « Il est important de souligner combien le Carmel Notre Dame du Grand Large reproduit à sa manière l’unité dans la diversité qui est caractéristique des Eglises de l’Océan Indien ». Il disait aussi que le Carmel pouvait, au cœur de l’inter-îles, aider les diocèses à se rapprocher par ce témoignage d’unité dans la diversité. C’est devenu une réalité.
Le programme de notre vie
Quelles leçons tirer de cette évocation historique ? C’est la Providence de Dieu qui conduit l’Eglise et le Monde. L’Esprit Saint prépare les personnes, suscite des projets, opère des réajustements à travers des discernements sur la trame des événements. Ce n’est pas facile, mais quand nous apprenons à vivre le temps avec Jésus-Christ, le Maître du Temps et de l’Histoire, nous apprenons à tenir le cap dans un abandon filial entre les mains du Père. En cela, sainte Thérèse de l’Enfant Jésus et de la Sainte Face est un guide spirituel hors pair. C’est pour cela aussi que l’Eglise l’a proclamée Docteur de l’Eglise, à une période si troublée de l’Histoire de l’Humanité mais assoiffée de Dieu comme jamais. Alors le temps nous est donné pour notre maturation personnelle qui nous achemine vers la perfection dans nos divers états de vie : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5, 48) nous dit Jésus. Le temps nous est donné pour nous rapprocher les uns des autres et nous convertir selon le projet du Père pour travailler à la transfiguration des activités humaines et à la sanctification du monde.

Chers amis, c’est cela notre vocation à nous tous, baptisés – confirmés. La sainteté n’est pas facultative. Elle est un cheminement quotidien à travers l’invitation qui nous est faite par l’Esprit Saint à tout vivre par Lui, avec Lui et en Lui. Lui le Ressuscité qui nous fait vivre, qui nous permet de vivre en enfants bien-aimés du Père, son Père et notre Père. Par conséquent, c’est par Lui, avec Lui et en Lui que nous sommes façonnés et donnés les uns aux autres comme des frères et des sœurs, parce que nous sommes garçons et filles, hommes et femmes, les frères et les sœurs de Jésus le frère universel. Par nous, il veut transfigurer l’Humanité, toute l’Humanité, en une véritable famille humaine où les hommes ne seront plus des loups les uns pour les autres, où la parole en dialogue éliminera les coups et les armes, où l’argent ne sera plus roi, où l’amour sera rendu possible dans la fidélité et la tendresse, où la prière deviendra notre respiration quotidienne et où nos actions seront une offrande d’agréable odeur dans l’action de grâce de Jésus à son Père. Je ne rêve pas. C’est cela même le programme de notre vie à tous. Ce programme s’inscrit dans un combat spirituel où la victoire nous est donnée par le Christ lui-même. Ne me dites pas que ce n’est pas possible. « Car l’amour de Dieu, c’est cela – nous dit saint Jean - : garder ses commandements. Ses commandements ne sont pas un fardeau, puisque tout être qui est né de Dieu est vainqueur du monde. Et qui nous a fait vaincre le monde, c’est notre foi » (1 Jn 5, 1 à 6).
Mes amis, si c’est cela même notre vie, où est notre vie ? Quelle est notre vraie vie ? Tu peux me dire que je m’appelle Gilbert Aubry et que je suis évêque. Tu vois un peu qui je suis et un peu ce que je fais. Mais que sais-tu de moi ? Et qu’est-ce que moi-même je peux savoir de moi ? Les autres peuvent connaître ton prénom et ton nom d’état-civil, ta profession, ton engagement, mais qu’est-ce qu’ils savent de toi ? Et qu’est-ce que toi-même tu peux savoir de toi ? En réalité, nous connaîtrons vraiment le mystère de chacune de nos vies rachetées au prix du sang du Christ que dans la lumière de sa résurrection, après le passage à travers la mort. Jusque-là, je peux pressentir qui je suis avec l’identité de mon baptême. Mais jusque-là, le mystère de ma vie est caché dans le Christ. Ce mystère de notre vie cachée en Dieu nous est révélé progressivement par le Christ en nous, lui qui nous envoie comme des agneaux au milieu des loups mais qui déploie sa force dans notre petitesse, dans notre faiblesse. Et heureusement que le mystère de ma vie… que le mystère de ta vie est caché dans ton cœur avec le Christ, pour qu’il ne soit pas livré en pâture aux pourceaux du monde, pour que tu sois préservé des attaques du Malin qui ne peuvent rien pour te dérober la fine pointe de ton âme qui est déjà ton trésor dans le Royaume des cieux. La raison orgueilleuse ne peut rien comprendre à ce mystère de la vie en Dieu. Il est réservé aux petits enfants et il nous faut toujours changer. Changer pour nous faire petits, à travers les humiliations qui nous font rentrer dans l’humilité, afin de participer à la joie du Royaume des Cieux dès maintenant.
Des jalons pour la route
C’est pour cela aussi que l’Eglise, l’Eglise qui est à La Réunion, a besoin de lieux comme le Carmel. L’Eglise à La Réunion a besoin de son Carmel Notre Dame du Grand Large. Pourquoi ? Pour que la vie de nos sœurs cachées en Dieu et soustraites aux tourbillons de plus en plus agités de la vie contemporaine soit un mystère de grâce qui nous invite à nous arrêter pour retrouver le chemin du Mystère Intérieur. Ici nous découvrons un compagnon de route qui nous dit, qui te dit, au cœur à cœur avec toi « Je suis le chemin, la vérité et la vie de ta vie. Moi le Ressuscité, je te ressuscite avec moi ». Un monastère, un carmel est un lieu d’Eglise où le ciel et la terre viennent se fondre dans la chair vive des carmélites pour que le monastère soit un signe efficace de la transfiguration possible en Dieu.

Chers carmélites, je vous remercie, à l’exemple de Sœur Marie de l’Enfant Jésus, de donner votre vie avec l’Ordre du Carmel pour cheminer avec le Christ grâce à votre charisme propre. Avec vous je rends grâce. Et permettez-moi de faire référence à ce qu’a écrit votre préposé général, le P. Luis Aróstegui Gamboa en juin 2004 pour que votre route à venir soit bien jalonnée :
Avec votre charisme, vous êtes toujours en chemin. Vous ne pouvez pas vous installer. Vous êtes avec nous et pour nous dans une situation d’exil pour répondre aux exigences des signes des temps dans l’Eglise et dans le monde ainsi qu’aux grandes et légitimes aspirations humaines et religieuses des nouvelles générations.
Pour trouver et vivre votre identité, développez profondément votre spiritualité dans votre existence, ici et maintenant, aujourd’hui avec la dignité de la personne humaine de chacune de vous au cœur de la spiritualité de la communion.
Que l’Evangile et la prière soient les deux poumons de votre respiration au souffle de l’Esprit.
Que votre communauté soit de plus en plus fraternelle, ouverte à l’Eglise et à l’Humanité, avec ce que nous vivons à La Réunion, en Océan Indien et dans le monde. Ne vous repliez pas sur vous-mêmes. Respirez l’air du grand large. Que votre style de vie donne une visibilité rayonnante à la présence du Christ qui chemine avec vous. Invitez des jeunes filles, ouvrez de temps en temps les portes. Et que ce soit tellement bon, vrai et beau, que certaines jeunes filles vont y revenir. Et ne vous inquiétez pas, ce sont elles qui ensuite vont prendre la relève des aînées. Les portes seront bien gardées car la sécurité d’un monastère n’est pas assurée par ses murs et ses grilles mais par son rayonnement spirituel avec le Christ.
Chers amis, que le Seigneur nous comble tous des grâces dont nous avons besoin pour que nous puissions trouver notre âme d’enfant qui nous donnera la force des disciples adultes du Christ. Que notre âme repose en nous comme un petit enfant contre sa mère. Que le Seigneur dirige vers nous la paix comme un fleuve. Qu’Il nous console comme une mère console son enfant afin qu’enveloppés de miséricorde, nous devenions nous-mêmes artisans de miséricorde pour ceux et celles qui sont dans notre vie de tous les jours.
Monseigneur Gilbert AUBRY
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LES HOMELIES DE NOTRE EVEQUE, MGR GILBERT AUBRY
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